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Le Roman d'une Principauté (du XIIIe siècle à la Révolution française)

Présentation

Au commencement …


Au XIIIè siècle, nous sommes au temps du comte Renaud de Bourgogne, suzerain du comté de Montbéliard, qui, par une charte de franchises, accorde des privilèges, libertés et immunités aux

bourgeois de la cité en 1283.

C’est le début d’une notion inédite de

libertés individuelles assez avancées pour l’époque. Ainsi, Montbéliard, bourg

médiéval, entamait son épopée « moderne »


  

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            Le roman emporte le lecteur jusqu’à la Révolution française avec une kyrielle d’acteurs, parfois de simples gens du peuple, des artisans, des bourgeois-marchands, des banquiers, ou les grands personnages qui gouvernaient le comté. Ce dernier sera élevé en principauté en 1495, mais au milieu du XVIII° siècle, avec le séquestre des « Quatre terres » par la France, le Montbéliard et quelques localités d'alentour reformeront le seul comté.

            Comment les gens vivaient-ils ? Quels étaient leurs us et coutumes, leurs croyances, leurs mœurs au travers de tant de siècles ? Qui étaient ces souverains ducs-comtes wurtembergeois qui ont si bien marqué de leur empreinte le label de la ville : « Montbéliard, Cité des Princes » ? Qu’ils eurent les qualités ad hoc ou non, que leur règne eût été exécrable ou brillant, qu’ont-ils réellement entrepris au pays ? Autant d’aventures et d’événements perdus dans la poussière du temps dans lequel dominaient la religion, l’obscurantisme, les invasions et les guerres. Sans parler des épidémies de peste et de la sorcellerie avec son cortège de supplices au bûcher. Qu’on ne s’y trompe pas ; il y eut des périodes où, au pays, l’on goûtait la plénitude du temps …

            À travers mes acteurs ressuscités, dit l’auteur, « c’est avant tout une saga revisitée de cinq siècles d’aventures humaines » Il a puisé dans les chroniques médiévales, dans les archives locales et régionales, mais surtout dans l’abondante et riche documentation publiée par la très active Société d’Émulation de Montbéliard. Et d’ajouter : « Tout en m’appuyant sur fond d’histoire, cette liberté de plume m’a permis de rencontrer bien des personnages enfouis dans les profondeurs du Moyen Âge, tel, le comte Etienne de Montfaucon qui lègue à sa petite-fille, Henriette d’Orbe/ Montfaucon le Comté de Montbéliard et ses dépendances. (notez au passage que l'imagerie populaire a placé ce personnage dans la légende sous le nom de tante « Arie »).

            Comme ceux du temps de la Réforme religieuse, avec Luther, avec le prédicateur Guillaume Farel et le surintendant Pierre Toussain ; temps auquel succèdera celui des « Heures de  Lumières » avec un duc au nom de Frédéric ».

            Enfin, dans un chapitre prémonitoire « Grandeur et Crépuscule », l’auteur parvient au terme de son récit avec l’épopée des derniers sursauts de l’Ancien Régime … Simples lecteurs ou amateurs d'histoire régionale, liront avec passion ce roman, qui leur ouvrira une très large fenêtre sur les événements et la vie ... autrefois dans le pays de Montbéliard.


  


LES NUITS CHAUDES DU PRINCE

LEOPOLD-EBERHARD

1670 - 1723 succède à son père Georges II en 1699


          Lorsque Léopold-Eberhard succéda à son père en ce mois de juillet 1699, il était âgé de vingt neuf ans. Il avait très souvent accompagné son père défunt dans ses voyages à travers l'Europe.

          Jusque là, on n'avait pas remarqué chez lui des attitudes ou des signes particuliers. Sans être sot, il n'était pas très instruit ; il avait toutefois bonne prestance.

          Il avait embrassé une carrière militaire au service de l'Autriche. L'empereur d'Allemagne, Léopold Ier, l'avait nommé au rang de colonel, et il se distingua à la tête de son régiment en se battant contre les Turcs. Il fit par la suite plusieurs campagnes en Hongrie, où il acquit encore une bonne réputation militaire, puis revint à la vie civile. S'il avait été plutôt bon officier, il allait au cours de son règne, révéler sa véritable nature jusqu'alors insoupçonnée ; il allait très vite montrer qu'il avait un goût démesuré pour le luxe, l'iniquité et les femmes. Vers la fin de sa carrière militaire, il se lia d'amitié en Silésie avec un capitaine nommé Jean-Georges Hedwiger. Ce dernier avait une fille répondant au prénom d'Anne-Sabine ; elle avait dix neuf ans et lui vingt quatre. Il la séduisit, et l'épousa secrètement.

          Mis devant le fait accompli, Georges II, son père, avait été affecté par cette union. Au moment des faits, il aurait souhaité que son fils Léopold, seul à lui succéder légitimement, fît un mariage princier, au grand jour, avec toutes les réjouissances et la tradition qui conféraient à l'événement ... On ne sut jamais le bien-fondé de ce mariage à la sauvette. Ce ne fut sans doute pas la crainte de l'aveu d'un enfant né avant mariage qui put motiver cet acte d'union, car à l'opposé de son père, la bonne conduite n'était pas un  trait de la personnalité du jeune prince ...

          Lorsque Anne-Sabine parut dans les premiers temps à la cour de Montbéliard, on ne savait trop comment s'adresser à elle, tant son origine roturière modeste et sans dot, s'opposait à la condition de Léopold-Eberhard. De fait, comtesse elle l'était par défaut, mais on l'appelait tout simplement par son nom : Madame Hedwiger ; c'était tout dire ! Mais en 1701, sur sollicitation de son époux auprès de l'empereur, elle prit le titre de comtesse de Sponeck. On pouvait, cette fois, donner pleine mesure en Madame la Comtesse ...

          Léopold-Eberhard voulut de concert, honorer les membres de sa belle-famille ; par le même acte, l'empereur, conféra aux trois frères de son épouse, le titre de comte de Sponeck ! Cette seigneurie était un petit lopin de terre situé sur les bords du Rhin en Alsace, qui appartenait à la famille de Wurtemberg depuis des générations.

          Anne-Sabine était simple ; elle était ni belle, ni laide, quoique d'allure distinguée, et on lui prêtait un caractère aimable, un esprit juste, mais sans réel éclat.

          Au cours de leurs premières années de mariage, le couple eut trois enfants : Léopoldine-Eberhardine, venue au monde au mois de février 1697, et Georges-Léopold au cours de la même année, en décembre. Le dernier mourut en bas âge.

           Mais le prince Léopold allait devenir rapidement infidèle. À la suite de la prise de Montbéliard par le maréchal de Luxembourg, le comte Georges s'était exilé en Silésie avec toute sa famille. Il avait parmi sa nombreuse suite, le sieur Curie, un ancien capitaine des armées impériales, et qui était devenu commandant militaire de la place de Montbéliard. Ce dernier avait quatre filles qui étaient naturellement du voyage.           C'est au cours de ce séjour en Silésie que ces demoiselles surent séduire l'époux d'Anne-Sabine. Léopold-Eberhard fit  mieux que de s'éprendre d'elles : quand la famille fut de retour à Montbéliard, il persuada sa bonne épouse à s'attacher les quatre donzelles comme dames de compagnie. À cet instant, le ver n'était que trop dans le fruit ! Les demoiselles Curie s'appelaient : Sébastienne, Henriette-Edwige, Polixène, et la plus jeune : Elisabeth-Charlotte. Toutes étaient faites de beautés différentes, mais sans faillir, de belle séduction. L'aînée, Sébastienne, à la chevelure blonde, d'une taille effilée, était infiniment gracieuse ; elle incarnait la douceur et le modèle de la gent féminine auquel tout homme pouvait rêver. Ses yeux bleus étincelants s'allumaient comme une flamme au moindre regard. Henriette-Edwige, était brune, ardente, passionnée, parfois fourbe, sombre et jalouse, très soignée de sa personne et très prompte à deviner ce qui pouvait la servir.

          Polixène, quant à elle, incarnait sans s'y tromper le chef-d'œuvre de la création féminine ; elle réunissait en elle, les beautés, les charmes, les séductions de ses trois sœurs ; elle avait la dignité de l'une, la fierté de l'autre, la gaieté, la grâce de sa sœur Charlotte qui était la plus jeune. En somme, elle avait tout pour elle ; elle déployait son charme toujours à chaque moment et à chaque personne à qui il fallait plaire.

          Elisabeth-Charlotte, que l'on appelait plus communément « la Charlotte », petite femme toute mignonne, infiniment séduisante, toujours gaie, un peu « fofolle », insouciante, sauvageonne,  ne vivait que pour le plaisir ; elle avait le don de capter l'attention de son entourage à des fabulations de toutes sortes. Elle parlait souvent de sorcellerie, de potions magiques et d'envoûtements ...

          Il faut admettre que tous ces portraits élogieux n'étaient pas exagérés ; bien des hommes de comportement irréprochable, se fussent laissés séduire par ces beautés, et que la lutte n'était pas égale entre ces charmantes demoiselles et la dame Hedwiger, comtesse de Sponeck.

          En Silésie, Léopold avait d'abord eu une relation suivie avec Henriette-Edwige. Elle avait su l'accaparer presque chaque jour, et pour cacher ses aventures amoureuses à son père, Léopold avait engagé un gentilhomme qui épousa sa maîtresse ; nous dirons simplement pour la forme ... mais l'époux de parade  finit par se lasser du manège et s'en sépara. Le jeune duc de Montbéliard n'eut pas moins de sept enfants de sa première maîtresse ! Elle mourut en 1707 au château.

          Alors qu'il chatouillait encore le ventre de la douce Henriette, la belle Polixène monta au créneau. Elle fut pendant quelques temps la favorite du duc ; elle n'eut point d'enfants de lui ; de santé délicate, elle mourut à la fleur de l'âge, un an après sa sœur aînée.

          Sébastienne, quant à elle, avait été mariée en Allemagne. Devenue rapidement veuve avec ses cinq enfants dont on ignorait qui en était le géniteur, soit qu'ils fussent issus de son feu mari ou de Léopold ; on ne savait trop ! Elle alla s'établir au château de Seloncourt, où l'entreprenant Léopold lui rendait subrepticement visite.

          Autant dire que tout ce petit monde s'épiait et se jalousait ; les papotages, les rumeurs ne se faisaient que trop pressants à la cour. Des valets bavards, voire  imprudents, vantaient des scènes orgiaques auxquelles le prince se livrait ; on chuchotait, mais qui ne chuchotait pas à la cour, que Léopold faisait venir en même temps plusieurs de ses maîtresses dans sa couche. Cela ne pouvait que rendre crédible les soupçons de la bonne comtesse de Sponeck.

          Un soir, par les fenêtres de son appartement privé du Château, elle regardait la pluie tomber. Depuis quelques heures, elle attendait son époux qui lui avait assuré qu'il rentrerait de bonne heure. Mais naturellement, Léopold ne tenait guère ses promesses, les petites, pas plus que les grandes, et Anne-Sabine se jugeait bien stupide de croire encore aux désirs et à l'amour de son mari.

          Pour une épouse qui attend esseulée, un homme a tous les torts. « Il a dû encore ripailler, traiter quelque courtisane à souper, parler de ses grands exploits et flatter de la main les seins de ses maîtresses », se disait-elle. Elle était généralement d'un tempérament calme, mais ce soir là, elle ne décolérait pas.

« Il arrivera à la minuit, lourd, et les joues enflammées ; il me dira trois fadaises, s'écroulera sur le lit pour y dormir ... si même il vient ».

          À l'heure où la cité dormait profondément, Léopold arriva la mine sombre en se grattant les joues. À peine regarda-t-il sa femme qui avait néanmoins pris soin de se faire belle. Léopold se versa une grande rasade de vin qui provenait de Granges.

   _ Il est piqué ! dit-il avec une grimace en se laissant choir dans un siège qui gémit d'un craquement.

   _ Comment ce breuvage n'eût-il pas perdu son arôme ? répondit-elle. J'ai préparé l'aiguière voici six heures, temps depuis lequel je t'attends .... J'espérais plus tôt ta venue ...

   _ Oui, mais j'étais en Conseil ce qui m'a tenu grandement empêché ...

   _ Comme le jour d'hier, et le jour d'avant ... répliqua Sabine.

   _ Eh oui, ce à quoi je suis tenu ! Qu'y puis-je ?

   _ Tous les époux trouvent toujours bons motifs envers leur épouse, les plus grands comme le dernier des palefreniers ... dit-elle, et tous mentent de la même façon, parce que tu me trompes ouvertement ... Tu n'es qu'un sale porc, Léopold  !!

   _ La paix ! cria l'époux, tapant le point sur la table, j'ai d'autres chats à fouetter que d'écouter tes sornettes !

          L'habitude, la lassitude en amour érodent les caractères. On ne s'oblige à l'effort que dans la nouveauté ; Léopold en avait découvert les méandres, et l'on ne redoute que ce que l'on ne connaît pas. Nul n'est fait que de puissance et d'assurance, et les craintes disparaissent à mesure que le mystère s'efface. Chaque fois que l'on se montre nu, on abandonne un peu d'autorité de soi. Anne-Sabine savait qu'elle n'avait plus d'emprise amoureuse sur son époux ; la chaleur de son corps ne l'intéressait plus … Une bouffée de haine souleva la poitrine de la comtesse ; elle regarda son mari d'un air méprisant, et claqua la porte. Pour l'heure, elle lui faisait comprendre qu'elle savait assurément qu'il la trompait ...

          Cette altercation calma pour un temps l'ardeur des rendez-vous de Léopold avec les trois demoiselles Curie. Mais sa propension pour les belles dames tarda peu à reprendre son cours  …

          Au lever du jour, le sieur Nardin qui était son valet, alla secouer l'oreiller de Léopold. Ce dernier s'étira, poussa quelques bâillements, et descendit aux étuves installées dans une chambre basse flanquée dans une aile de la bâtisse. Le prince plongea dans un bain d'eau chaude parfumée d'aromates, ce qui lui apporta grande énergie pour toute la journée. Là, il se fit sécher et bouchonner comme un cheval de parade, peigner, raser, friser. On était au château de Blamont ; les Français l'avaient sérieusement malmené durant leur dernière occupation, mais il était encore habitable.

          En ce jour, on préparait une grande chasse ; toute la cour était rassemblée jusqu'au dernier laquais. Madame la Comtesse était présente ; elle percevait autour d'elle quelques regards qui en disaient long, teintés parfois de petits sourires narquois. Elle était mal à l'aise parce qu'elle se sentait la cible de risées diffuses. Un valet au sommeil léger et bavard, avait-il perçu leur dispute nocturne au travers d'une porte entrebâillée ?

          Néanmoins, l'atmosphère était joyeuse, mais l'œil rivé sur son époux, la comtesse de Sponeck veillait aux moindres de ses mouvements, et ne perdait pas du regard les allées et venues des demoiselles Curie. Cette chasse, vraiment, pour n'y trouver aucun plaisir, l'exaspérait ...

          La meute de chiens courants tenue sous le fouet, aboyait à pleines gueules ; les chevaux piaffaient. Bien souvent, les cerfs majestueux emmenaient leur monde un peu plus longtemps par de longs débouchés où la terre volait en gerbes sous les sabots des chevaux, et ils allaient se faire aboyer, raides, haletants, la langue sortie sous leur lourde ramure vers quelque point d'eau de la contrée.

          La journée avait été plaisante ; on ramènera deux sangliers et un jeune cerf. Le prince était satisfait de son fils Georges--Léopold qui grandissait en force ; il surveillait aussi son éducation et son travail à la vénerie.

          Sur le chemin du retour, tandis qu'on commentait les péripéties de la chasse, les paysans qui travaillaient aux alentours quittaient leurs champs pour courir saluer le souverain d'un mouvement à la fois extasié et craintif ; une bonne habitude qui s'était perdue depuis que les troupes françaises avaient quitté Blamont.

Au château, dès que le maître apparut, on « corna » l'eau pour le repas du soir. La salle à manger était tendue de tapisseries aux armes de Wurtemberg / Montbéliard, de Teck et de Salm.

          Léopold s'attabla, et se mit à taquiner son entourage ; principalement les dames. Parmi elles, outre les sœurs Curie, était arrivée pour le repas la dernière de la famille, celle que l'on appelait familièrement, « la Charlotte », et qui revenait d'un voyage.

          Après les agapes, le comte faisait généralement une courte sieste, après quoi il revenait dans la même salle pour entendre le Maître-Bourgeois de Blamont afin de régler les affaires courantes ; celles-ci, d'usage, étaient plutôt du ressort du conseil de régence ou du bailli, mais quand Léopold séjournait au château, il se plaisait à entendre lui-même les affaires qui se présentaient. Il aimait bien assister aux questions de justice ; il se délectait secrètement de voir l'envie ou la haine dans les yeux des plaideurs, la fourberie, la malice, le mensonge, se voir lui-même en somme, à la petite échelle des gens du fretin ; il se moquait surtout des histoires de femmes légères et de maris trompés. Autant dire qu'il ne trahissait pas sa nature !

          Quand les affaires le laissaient en paix, la cour se réunissait pour entendre quelque lecture, parfois écouter des musiciens de passage, ou encore pour jouer au trictrac, tout en dégustant quelques friandises et tâter des vins d'Arbois jusqu'au Saint-Emilion que l'on faisait venir à grand frais. Mais en  cette soirée d'automne, on se coucha tôt ...

          Les dames avaient rejoint leurs appartements dans l'aile gauche de la bâtisse et le silence régnait dans le lieu ; c'est alors qu'une lueur de chandelle apparut au bas d'un escalier qui donnait aux appartements du comte. Le visage angélique de la jeune Charlotte Curie se distingua dans la flamme vacillante ; elle s'adressa au chambellan qui veillait dans l'antichambre ; elle disait vouloir parler à son Altesse pour une affaire urgente et confidentielle. Léopold qui s'apprêtait à se coucher la fit entrer dans son cabinet de travail.

          Sans préambule, elle rabattit en arrière sa coiffe, dénoua le cordon du col de son manteau et le laissa choir sur le sol. Ses cheveux bruns épais étaient relevés en tresse autour des oreilles. Sa robe, fort échancrée sur la poitrine, montrait la naissance généreuse des seins. Léopold, qui aimait les femmes plantureuses, ne put s'empêcher de penser que Charlotte avait gagné en beauté depuis leur dernière rencontre. Elle étala et disposa son manteau sur le dallage de façon qu'il  prît la forme d'un cercle. Léopold eut un moment de surprise.

   _ Mais que faites-vous là ? lui demanda-t-il.

          Elle ne répondit pas, tira de sa bourse quatre plumes noires qu'elle posa au centre de son manteau, les déplaçant sans cesse mystérieusement, comme pour donner forme à des signes ésotériques ; puis elle se mit à marcher autour de sa vêture en marmonnant des paroles incompréhensibles.

  _  Mais enfin, que manigancez-vous donc ? reprit Léopold.

  _ Je vous envoûte ... Altesse, répondit-elle tranquillement, comme si la chose était la plus ordinaire du monde ...

Léopold se mit à rire. Charlotte le regarda et lui prit la main pour lui faire toucher les plumes. La main de Léopold-Eberhard se retira ...

   _ Vous avez peur, Votre Altesse, n'est-il pas vrai ? dit-elle en souriant.

          Voilà bien la force des femmes ! Quel courtisan eût osé dire au prince Léopold qu'il avait peur, sans recevoir une sérieuse correction de sa canne. Et voilà que la dernière donzelle des Curie vient forcer sa porte, et occupe son temps à lui conter des balivernes. Vraiment, le prince ne comprenait rien à sa démarche. Que désirait-elle, au juste ?

          Soudain, elle se délivra complètement.

   _ Vous semblez avoir toujours craint de vous approcher de moi, dit-elle d'une voix suave le jour que je vous vis pour la première fois, quand vous vîntes auprès de ma sœur Edwige tout affecté de minauderie... et souventes fois depuis ... Déjà, vous vous étiez détourné de moi. Non, Altesse ... ne me faites point croire que vous craignez ma délicate et bien gentille personne !

          Sonner son valet, et ordonner d'éloigner cette enjôleuse qui s'imposait d'une manière aussi insolite, aussi tardive, n'était-ce pas ce que la sagesse conseillait au prince Léopold, sans perdre davantage de temps ?

          Mais un sentiment diffus de perversité, de conquête le poussait à retenir l'audacieuse Charlotte. Ses sœurs ne passaient-elles pas régulièrement tour à tour dans son lit ?

   _ Pourquoi pas elle ? se disait Léopold, pour qui, tout gibier était bon ; la simple vue d'un jupon l'écartait aussitôt de sa route. Il observait la jeune femme de la tête au pied, comme un gros matou qui guette sa proie. Pour lui plaire, il prit le parti de rentrer dans son jeu :

   _ Et que cherches-tu ma bonne Charlotte avec tes plumes de corbeau et tes gestes mystérieux. À faire jaillir le Diable ?

   _ Mais oui, tout juste cela, Altesse ... répliqua-t-elle tout bonnement !

          Devant cette gaminerie, il haussa les épaules en s'esclaffant et, par désinvolture, comme pour se moquer du jeu, il mit un pied sur le manteau.

   _ Voilà qui est fait, Altesse. C'est tout juste ce que je voulais, parce que le Diable, c'est vous  ! .…

          Quel homme résiste à un tel compliment ? Léopold eut cette fois un vrai rire de gorge. il prit le visage de Charlotte entre ses mains.

   _ Sais-tu que je pourrais te faire brûler comme sorcière ?

   _ Oh ! Votre Altesse ... vous savez bien qu'en ces temps, on ne condamne plus au bûcher ... elle souriait ...

          Elle se tenait contre lui, la tête relevée vers son visage ; elle percevait son odeur ; elle était tout émue de danger et de désir. Il la saisit aux épaules et l'attira contre lui, tandis qu'elle perdait souffle contre sa bouche.

          Elle s'abandonna aussitôt à lui ... 

          Il l'attira dans l'alcôve en franchissant une discrète petite porte qui donnait dans une encoignure de murs. Charlotte l'aperçut et, se laissant docilement conduire, elle lui dit ingénument :

   _ Est-ce par cette chatière que passent toujours les dames que vous recevez ?

          Léopold lui adressa un sourire. La voix moqueuse de cette fille, ses petits rires insouciants, son regard qui brillait derrière de longs cils recourbés excitaient plus que d'ordinaire son appétit sexuel. Ėtendus fiévreusement sur une lit recouvert de soierie, ils se caressèrent et tous deux firent l'amour ; elle savourait sa victoire, autant que Léopold. La belle Charlotte venait de perdre son âme ; elle était divinement satisfaite de connaître les affres de la pénétration avec l'homme qu'elle désirait envoûter par magie secrète, pour mieux le posséder.

   « Ah ! si mes sœurs me voyaient toute offerte, dépouillée comme je le suis, dans les bras de Monseigneur Léopold ... » pensait-elle.

          Et de quatre ! Pour l'ardent libertin, le cercle des filles Curie était bouclé.

          Et quand Léopold s'assoupit, pareil à l'ogre des fabliaux, Charlotte éprouva le sentiment du triomphe envers ses sœurs et la cour. Elle observait son amant et le caressait à la poitrine ; c'est alors qu'il se réveilla brusquement.

   _ Eh bien, Altesse  ... n'étais-je point au fond de tes rêves ?

          Comme par gratitude, il relança l'ébat amoureux. Il fallait avouer qu'elle savait y faire, inventive, sournoise, peu ménagère de soi, pas rechigneuse, et criant fort son plaisir. Léopold, pour être porté sur la chose, qui se croyait grand séducteur, devait reconnaître qu'il avait trouvé là, forte partie.

   _ Si c'est au sabbat, ma bonne amie, lui dit-il, en plaisantant, que tu as appris toutes ces galanteries, on devrait y envoyer toutes les pucelles du pays !

          Car Charlotte revenait toujours à ses propos de sorcellerie et du diable. Dans son discours, elle devenait de plus en plus agitée ...

   _ Pourquoi donc n'as-tu pas encore pris époux ? lui demanda Léopold. Les prétendants n'ont dû guère te manquer, surtout si tu leur as donné tel avant-goût du mariage !

   _ Parce que le mariage se fait à l'église, et que tous deux me sont mauvais ...

   _ Et comment cela ?

   _ Tu comprends, Altesse, l'Eglise n'enseigne pas le vrai. Il n'y a pas qu'un seul Dieu ; il y en a deux, celui de la lumière et celui des ténèbres, un prince du Bien et un autre du Mal qui ont créé le monde.... Et l'on voit bien que c'est le Mal qui commande tout en ce monde, et qui chatouille nos ventres et qui les pousse à se rejoindre ....

          Elle poursuivait sa démonstration qui sentait fortement le soufre, néanmoins corroborée par l'extraordinaire épidémie de sorcellerie et de croyances sataniques qui perduraient depuis la nuit des temps. Mais en ce milieu du XVIIe siècle, la sorcellerie s'essoufflait ; toutefois, elle n'avait pas totalement disparue.

   _ Tu as plus de cervelle que je n'aurais cru. Qui donc t'a parlé de  tout cela ? répliqua Léopold, en bâillant.

    _ La « Parrotte », la fille benjamine de la femme Parreau, d'Allenjoie, qui n'a jamais pardonné que sa mère fût si vite décapitée et brûlée au gibet.

          Léopold la regardait, médusé ... Se pouvait-il qu'elle eût fréquenté d'aussi « mauvaises gens » et participé secrètement à quelque pratique satanique ?

          Et elle repartait aussitôt d'un débit rapide sur l'opposé, sur la négation du service divin, qu'on devait célébrer non point dans un lieu de culte, mais à la nuit, dans une grotte et près d'un cimetière de préférence.

    _ Et puis, ajoutait-elle, peu de temps après, votre père condamna derechef au bûcher, la femme Mermet, dite la « Mangueuse », d'Héricourt …

          Léopold la regardait, dubitatif, les yeux mi-clos ; il se souvenait vaguement étant enfant, d'avoir eu vent des supplices qu'elle évoquait. C'était du temps de son père, Georges II. Charlotte ne représentait pas un cas isolé dans le prolongement des croyances sataniques ; mais pour le prince dont l'esprit n'effleurait plus guère cette question, elle entrouvrait les portes d'un monde mystérieux.

          Certes, on condamnait toujours, mais on ne brûlait plus, on ne décapitait plus pour cause de sorcellerie. Le dernier procès de sorcellerie avait eu lieu en 1661, à l'encontre de la dame Demoingin, femme de Jean Jeand'heur, de Champey. Elle fut bannie et mourut peu de temps après. On constatait un changement des mentalités. Les esprits avaient fait un lent et long cheminement. L'idée de sorcellerie était présentée maintenant comme un dérangement maladif de l'esprit. Une sorte de mea-culpa collectif s'était instauré dans la société civile ; somme toute, on disait que la sorcellerie avait été voulue par l'Ėglise et par les juges ; ceux-ci, progressivement, cessèrent en effet de croire aux puissances démoniaques.

          À Montbéliard, des praticiens avaient rendu publiques des opinions convergentes, ce qui précisément, avait signifié ce changement des esprits à l'égard du démon.

          En cette circonstance, ce fut l'examen du corps de la femme Demoingin par deux chirurgiens d'Héricourt. Ceux-ci, Jacques Dargent et Jean Cuvier, avaient affirmé que le « stigma diabolicum » n'existait pas. Ayant tout nié sous la torture, Jeanne Demoingin avait été pourtant accusée de pratiques démoniaques, de sortilège et d'abandon de religion. Il y eut par la suite d'autres cas, avec les mêmes conclusions d'éminents docteurs. Mais Charlotte était fascinée par les croyances que les siècles avaient enracinées ; malgré tout, ces temps qu'on disait révolus, perduraient encore, surtout dans les campagnes.

   _ Tiens ! dit-elle, si tu veux, Altesse, prendre tout pouvoir sur un ennemi, il faut que tu le fasses frotter aux aisselles, derrière les oreilles et à la plante des pieds d'un onguent fait de pain venu en pourriture, et de poudre d'os d'un enfant mort sans baptême ; cela mélangé à du rut d'homme et à du sang séché mensuel d'une femme hérétique ...

          Il rêvassait, allongé, repu dans sa condition d'homme, le menton en l'air, écoutant cela d'une manière totalement distraite.

   _ Et si tu veux encore, ajouta-t-elle, être sûr des papiers que ton conseil de régence te présente, et qu'ils ne contiennent point de faux, alors, rougis un fer trempé dans l'urine d'un petit enfant mêlé à du sang séché de rat, approche ensuite le fer au petit coin, et vois si le vélin ne tourne point à la couleur écarlate.

          Un soir que Léopold-Eberhard rentrait au château, sa femme lui présenta une brassée de documents que son secrétaire avait préparés à signer pour le lendemain. Léopold examina le premier qui lui tomba sous la main, s'approcha de la cheminée et, d'un geste négligent, mit le tisonnier au feu ; puis quand la pointe fut rougie, il l'approcha au coin du feuillet qui se mit à grésiller.

   _ Mais que faites-vous donc, Léopold ? demanda Anne-Sabine, son épouse.

   _ Je veux seulement, dit-il, m'assurer que ce papier est de bonne facture ....

          La belle Charlotte ne tarda pas à donner cinq enfants illégitimes à l'incorrigible prince Léopold-Eberhard ....



  

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